menuon
Plan




Eglise Saint Saturnin de Palairac

Influence de la Philosophie de Jacob Böhme



wegLa gravure ci-contre est tirée de l'ouvrage "Theosophische Wercken" publié en 1683 par Gichtel, disciple de Jacob Böhme, qui reprend les frontispices qu'il a créé pour les oeuvres théosophiques de son maître. Celui-ci est le frontispice du dernier ouvrage de Jacob Böhme écrit en 1624 "Der Weg Zu Christo".
Bien des éléments de la fresque de Palairac se retrouvent dans cette gravure : la croix et l'ancre croisées, la lumière divine supérieure, l'oeil de l'âme, le serpent, la charité représentée ici par un coeur flamboyant, ...
La citaton de Joël 2, 13 en bas "Déchirez vos coeurs et non vos vêtements, et revenez à l'Eternel, votre Dieu" est une citation de l'Ancien Testament. Matthieu 11, 12 "Depuis les jours de Jean-Baptiste, le Royaume des cieux souffre violence, et les violents s'en emparent" est une citation du Nouveau Testament, rapportant une parole assez obscure du Christ.
Dans la vision de la Création de Jacob Böhme, l'âme humaine, parcelle de la Lumière Divine, souffre depuis la Chute Originelle. L'oeil qui pleure entouré d'un cercle lumineux la représente dont le coeur enraciné en terre est une allégorie du corps terrestre assujetti au monde matériel. Les serpents, "les violents", symboles du Péché emprisonnent l'âme en asservissant son coeur. Böhme les considèrent comme les esprits sidéraux de ce bas monde, maîtres des sens. Emanations de Dieu, l'Espérance et la Foi (l'ancre et la croix), permettent à l'âme, en brisant son coeur par le feu de son Amour, c-à-d en exerçant la charité, de retrouver son état édenique en recevant la Grâce, la Charis, par l'Esprit Saint volatile : c'est le chemin vers et par le Christ.

Jacob Böhme est né en 1575 à Alt Seidenberg. Il est mort à Görlitz le 17 novembre 1624. Ce fut un illuminé. Il cite dans sa vie 4 expériences d'illumination. Profondément mystique, il vécut de son travail de cordonnier et rédigea à partir de 1612 un premier traité "l'Aurore naissante". A partir de 1619 il se consacra à l'écriture et écrivit près d'une trentaine d'ouvrages. Les plus connus sont "Signatura rerum" en 1621, "Mysterium Magnum" en 1623 et "Der weg zu Christo" en 1624.

Son système, novateur, tente d'expliquer le rôle de Dieu dans sa propre naissance, la Sainte Trinité, la Création, la Genèse, la Chute, la Rédemption.
Contrairement au Diable, ange déchu à jamais perdu, l'âme humaine conserve la possibilité de rédemption par la régénération. Le libre choix s'offre à l'Homme du Bien ou du Mal, piliers de son existence. Rien n'est jamais totalement acquis. La lutte est permanente jusqu'à la mort.
Il insiste sur la Foi qui est la porte de ce processus régénérateur. Elle permet la descente de la Grâce dans l'Homme intérieur. Pour Böhme, la Religion est aussi, voire principalement, intérieure (comme pour Eckartshausen).

L'homme qui meurt à lui-même et qui met tout son désir dans le Royaume de Dieu, recevra comme nourriture le Mercure céleste. Il revêtira une âme céleste avec les cinq sens spirituels. Il se nourrira du saint élément. Néanmoins l'homme extérieur, dans le temps de cette vie, ne saurait devenir dans son corps participant de la nature divine. Nous ne le devenons que dans le corps de l'homme intérieur contemplé dans le miroir de l'imagination. Le corps intérieur rayonne dans le corps extérieur comme le Soleil brille dans l'eau. Mais l'eau reste l'eau. De la signature des choses.

La référence à l'Alchimie (Mercure céleste) indique que Jacob Böhme l'a étudiée et intégrée à sa philosophie : La régénération de l'homme après la chute d'Adam s'accomplit de la même manière que la naissance de la nature éternelle, et l'oeuvre des Sages à la recherche de la pierre philosophale ne se déroule pas autrement. De la signature des choses. Cet ouvrage est spécifiquement alchimique.

Qu'est-ce que la Grâce ?
C'est le fondement intérieur, ou le Christ, qui s'est réintroduit comme une Grâce dans le fond intérieur obscurci : tous ceux qui renaissent de ce fond intérieur, de Sophie ou de la Virginité céleste, deviennent des membres du Corps du Christ, et un temple de Dieu.
De l'élection de la Grâce.

La fresque de Palairac ("l'Homme, Temple de Dieu") propose la même voie de régénération que la philosophie de Jacob Böhme : fusionner l'homme intérieur avec la Sagesse éternelle (la Sophia, la Grâce ou le Christ) qu'il a perdue par la chute. Cette fusion réintègre l'âme humaine dans son état androgyne qui précédait cette chute.
Cette Sophia a été reçue par la Vierge Marie qui en devient la personnification. Seule elle pouvait donner naissance au Fils de Dieu. Elle est la coquille génératrice de la perle.

"Quand la teinture de feu sera absolument épurée, alors en elle retournera la Sophia. Adam (l'âme humaine), de nouveau, étreindra sa noble fiancée qui lui fut ravie durant son premier sommeil, et il n'y aura plus alors ni homme ni femme, mais seulement un rameau sur l'arbre, fait de perles, du Christ, dans le paradis divin". Mysterium Magnum.

perleJacob Böhme associe donc la noble perle à la Vierge-Sophia : "O Amour de Dieu très aimable et très profond en Jésus Christ ! Donne-moi ta perle, imprime-la dans mon âme, prends, je te prie, mon âme entre tes bras" (Le chemin pour aller au Christ, De la Vraie Repentance) et on peut s'étonner à bon droit de la quantité d'images de la Vierge à l'enfant (statues, peintures) de l'église de Palairac principalement celles qui tiennent une petite boule, ou perle, entre les doigts. Sont-elles aussi l'expression de la Sophia de Jacob Böhme ?
Cherche la noble perle, elle est plus précieuse que ce monde. Elle ne s'éloignera pas de toi, et où sera la perle, là sera aussi ton coeur : tu n'as pas besoin d'aller chercher plus loin qu'ici le paradis, la joie, et les délices du Ciel. Mysterium Magnum

Le mouvement Rose-croix fut apparemment influencé par l'oeuvre de Jacob Böhme. Faut-il dès lors s'étonner des éventuelles allusions de l'église à la Rose-croix ?

Malgré une traduction de Signatura Rerum en 1660, ce philosophe-théosophe allemand n'a apparemment été réellement connu en France qu'à la fin XVIIIème grâce à Louis-Claude de Saint Martin, le "Philosophe Inconnu", qui traduisit plusieurs de ses ouvrages. Louis-Claude de Saint Martin (1743-1803) connut relativement tard (1788) les oeuvres de Jacob Böhme qui le marquèrent profondément. Il appris l'allemand à 50 ans pour pouvoir le lire et le traduire. Jacob Böhme conforta sa vision de la voie du coeur et son libre cheminement en dehors de tout dogme (franc-maçonnerie notamment). Saint Martin ne tenait toutefois pas en grande estime les alchimistes, sans que l'on sache toutefois ceux qu'il mettait sous ce vocable.

Si la décoration est l'expression de la philosophie de Jacob Böhme, comment l'influence de celle-ci a-t-elle pu arriver à Palairac au XVIIème ?

La seule hypothèse plausible pourrait résider dans la possible venue de mineurs allemands pour l'exploitation minière réactivée par Colbert après le traité de Pyrénées. En effet, à l'époque, ces travailleurs germaniques étaient recherchés pour leur savoir-faire. Contrairement à Palairac, on retrouve dans les registres d'état civil, cette fois du XVIIIème, du village voisin Maisons, bon nombre de noms à consonnance germanique prouvant la présence de ces travailleurs spécialisés.

Si la fresque de Palairac date de la fin XVIIIème, une origine maçonnique devient possible faisant intervenir une loge Narbonnaise ou un disciple éventuel de Saint Martin, pour lesquels la philosophie de Jacob Böhme pourrait avoir eu une certaine influence.

Les concepteurs de la décoration de l'église de Palairac connaissaient-ils la philosophie de Böhme et ont-ils voulu en laisser un témoignage ? Les concordances inciteraient à le penser. Jacob Böhme a essayé de concilier sa foi chrétienne avec l'antique philosophie alchimique. Ces concepteurs de la décoration, inspirés par Böhme, ont peut-être mis en image ce lien.
Ou bien, l'expression de l'archétype alchimique lié à la foi chrétienne passe-t-elle par une symbolique identique pour des personnes ne se connaissant pas ? En effet, la connaissance de la technique, la pratique au laboratoire, pourrait être le vecteur commun entre ces personnes, la pierre philosophale naissante apparaissant dit-on sous forme de perle dans une des voies supposées de réalisation ? Cela indiquerait que le philosophe teuton n'était pas qu'un spéculatif...